Vivre ou fantasmer sa vie

Photo by Stéphanie Ortiz - Une lune en toc pour de vraies illusions

Je suis une grande rêveuse. Quand j’étais petite, mon symbole de porte-manteau était d’ailleurs une lune, car j’étais tout le temps en train de la visiter au lieu d’être sur le tapis de maternelle avec mes camarades. J’ai vite compris que la réalité ne me plaisait pas et qu’il valait mieux que je me barre ailleurs, au moins dans ma tête. Sauf que j’ai dû partir trop loin à un moment donné. Je me suis perdue et j’ai failli tout perdre. Cela m’a donné envie d’écrire cet article sur les rêves, les fantasmes et les (dés)illusions. Si vous êtes concerné(e) par ce problème, il y a une prise de conscience à la clé…

Les méandres de mes fantasmes : le secret pour ne jamais être satisfaite

Ah… si seulement untel (ou unetelle) pouvait poser les yeux sur moi un jour…
Ah… si seulement j’avais une vie aussi passionnante que ABCD…
Ah… si seulement j’étais aussi bien habillée que Truc, aussi populaire que Machin et aussi douée que Bidule…

Il fut un temps où être moi-même me paraissait cruellement inintéressant, banal et désespérant. Qui je suis, moi ? Qu’est-ce que j’ai à apporter ? Rien. Je ne suis rien, et tant que je ne serai pas comme-ci ou comme-ça, je resterai rien.

Donc je me rêvais autre. Je rêvais à des vies que je ne vivais pas. Je lisais et je tombais amoureuse de mes héros de papier. Je revivais les scènes que je venais de lire en soupirant : et si c’était moi… Je fantasmais aussi sur mes stars préférées, m’imaginant les rencontrer et voir ma vie transformée à leur contact.

Par exemple, j’étais folle du merveilleux Legolas du Seigneur des Anneaux. J’ai sûrement passé des heures et des jours à imaginer une histoire d’amour entre lui et moi. Mais est-ce bien raisonnable de s’inventer une love story avec un elfe ?

Allons. Redescendons sur Terre, où les simples mortels, aussi séduisants et sexy soient-ils, finissent toujours pas péter au lit.

Bref, je me suis rendu compte que me nourrir de rêves irréalisables me faisait perdre un temps précieux et que vivre perchée provoque une dangereuse insatisfaction chronique.

Adieu, Legolas. Hélas…

Les pièges scintillants de l’illusion : y croire et se leurrer

Mais il y a pire. Parce que fantasmer sur une célébrité, c’est encore assez bénin, ça ne porte pas vraiment à conséquence si on sait qu’elle est inaccessible. Idem pour les personnages de fiction : en principe, on parvient à faire la différence entre la vie réelle et la vie virtuelle…

Les illusions sont beaucoup plus pernicieuses. Elles naissent dans leur petit coin, à la faveur d’un rêve d’enfant, d’un projet d’avenir, d’une envie bien légitime de bonheur. Et puis elles grandissent et commencent à faire écran à la réalité.

Je ne sais pas comment l’expliquer, mais on y croit dur comme fer, en dépit de tous les signaux d’alerte qui retentissent. À grands coups de pensée positive et de loi de l’attraction, on se dit que oui :

  • On mérite une vie meilleure (ce qui n’est pas forcément faux).
  • On va rencontrer notre âme sœur et ça va être un feu d’artifice d’amour, de joie et de plaisir au quotidien. Parce que la personne qui partage déjà notre vie, clairement, elle ne fait pas le job. Même pas en rêve.
  • On va avoir du succès avec notre nouvelle idée et ça va nous propulser dans une nouvelle carrière idéale. Lucrative, s’il vous plaît. Hum.
  • On va retrouver la santé, comme avant. Quitte à tester des méthodes farfelues et à rencontrer quelques escrocs complaisants…
  • À force de faire des efforts, on va changer. Tout va changer. Le meilleur ne peut que nous attendre au prochain tournant. La merde dans laquelle on s’enfonce ? Quelle merde ?
  • On va s’en sortir, on va s’en sortir, on va s’en sortir. La merde qui nous recouvre ? Quelle merde ?
  • Etc. Vous pouvez ajouter vos propres illusions, ici on partage tout 😉

Résultat ?

Revenir sur terre : la chute, la casse et la reconstruction

Je me suis méchamment cassé la gueule. C’était prévisible pour tout le monde, sauf pour moi. J’étais portée par mes illusions, aveuglée par mes œillères.

J’ai été singulièrement ingrate avec mon compagnon, dont je ne remarquais plus que les défauts (qui me rendaient folle). Je l’ai quitté pour finalement revenir habiter chez lui – et revenir avec lui tout court, si vous voulez tout savoir. Moi qui rêvais d’une belle rencontre, d’un partenaire idéal (pas un elfe, mais presque), j’ai failli tout foutre en l’air. Car j’ai découvert que cet homme qui « ne me suffisait pas » est plus généreux, solide et attentionné que je ne le pensais… Je n’ai plus à chercher ailleurs (tant qu’il veut de moi).

Professionnellement, je ne sais pas comment je me suis débrouillée, mais apparemment très mal. J’ai passé des entretiens qui n’ont pas abouti, j’ai exploré des pistes en cul-de-sac, j’ai naïvement cru que j’arriverais à m’en sortir seule. Aujourd’hui, je suis en fin de droits Pôle emploi et je me sens larguée comme jamais. Oui, j’ai foiré 🙁

Côté santé, je me suis fait une raison : étant atteinte de SII et de fatigue chronique, j’ai besoin de me ménager et de prendre soin de moi. Il y a des jours avec et des jours sans, je dois composer avec cette situation. Cela n’aide pas à trouver un travail, mais je suis consciente que ça pourrait être pire, donc j’évite de trop me plaindre malgré tout.

Mais comment peut-on en arriver là ?

Positiver à tout prix : la fabrique magique des illusions 

Les gourous qui nous serinent que nous sommes responsables de tout ce qui nous arrive, car nous l’avons créé à travers nos pensées, n’ont peut-être pas entièrement tort. Ils n’ont pas entièrement raison non plus. Parce que dans la vie, il y a des aléas, des évènements qu’on ne peut ni prévoir ni maîtriser. Certaines choses nous échappent et nous font déraper. C’est ça, la réalité.

Si nous n’avions qu’à « penser positif », « visualiser notre réussite » et « prendre notre destin en main », plus personne ne serait malheureux, malade ou pauvre. Or le malheur, la maladie et la pauvreté existent encore. Il ne faut pas nier ce qui est.

On nous fait croire que nous n’avons qu’à nous concentrer sur le positif pour que tout s’arrange. Et puis si ça ne marche pas, c’est parce que nous nous y prenons mal, que nous n’avons pas fait assez d’efforts, qu’il nous reste un blocage inconscient à découvrir, etc. Tout cela nous laisse la désagréable impression d’être des cancres de l’Univers. Des laissés-pour-compte de la Vie.

Réduits à mendier des miettes de bonheur à ceux qui savent le générer. À croire qu’il est impossible d’y arriver par nous-mêmes !

Le remède : changer de regard sur la vie… et sur nous

Le message que j’essaie de faire passer dans cet article, c’est que nous sommes nombreux à rêver d’être quelqu’un d’autre, à avoir envie de vivre une vie différente de celle que nous vivons. Cela nous rend frustrés, amers et déprimés. À force de nous perdre dans nos fantasmes, nous passons à côté de plein de choses. À force de nier notre réalité, nous risquons de nous encastrer dans le mur.

Or, en ouvrant les yeux sur les richesses réelles de notre personnalité et de notre existence, nous pouvons retrouver de vraies satisfactions :

  • Plutôt que de rêver à une histoire d’amour « comme dans les films », on peut vivre la nôtre, qui n’est peut-être pas si mal.
  • Plutôt que de faire des efforts dans tous les sens pour tenter d’améliorer notre vie, on peut faire un bilan objectif et découvrir que, tout compte fait, ce que nous avons nous convient. Pas besoin de nous agiter comme des forcenés pour avoir, faire et être toujours plus.
  • Plutôt que de courir après des idéaux inatteignables, on peut descendre un peu la barre et voir si ça se passe mieux.
  • Plutôt que de vouloir nous transformer, on peut accepter notre personnalité, avec nos forces et nos fragilités.

Lorsqu’on se dit « c’est chouette d’être moi » et « elle n’est pas si mal, ma vie », alors il y a comme une réconciliation, un soulagement. On prend plaisir à découvrir qui on est, alors qu’on se détestait violemment auparavant. On s’occupe des tâches du quotidien avec plus de légèreté, un jour après l’autre. On s’investit dans la réalité. On fait avec ce qui est, pas avec ce qui pourrait être si

C’est de l’alchimie : on transforme les rêveries stériles en vie riche et (autant que faire se peut) satisfaisante.

Ça ne veut pas dire qu’il faut laisser tomber nos rêves et ne plus rien faire pour les réaliser. Les rêves sont notre moteur, à condition de ne pas nous perdre dedans. Nous devons composer avec eux et avec la réalité du moment.

Ça ne veut pas dire non plus que tout devient facile comme par miracle. Je l’ai dit plus haut, il y a des aléas et des gros cacas sur le chemin. Mais globalement, on gère mieux le caca quand on a les pieds dedans que quand on vogue au-dessus avec un air béat.

Pour conclure, même s’il m’arrive toujours de m’octroyer un petit shoot de fantasme et d’être séduite par mes illusions (on ne se refait jamais entièrement), j’essaie désormais de profiter de ce que m’offre la réalité. Surtout, je n’ai plus envie d’être ce que je ne suis pas. Ce qui est déjà un progrès considérable.

Et vous, votre vie, vous préférez la vivre ou la fantasmer ? Nourrissez-vous des illusions dangereuses ? Je suis curieuse de savoir si je suis la seule dans ce cas !