Le piège de l’utilitarisme

Photo by Flora Douville - Le mur qui nous piège

Être créatif est naturel : rappelons-nous nos activités d’enfant ! Le problème survient quand on devient adulte et qu’on ne recherche plus que l’utilité et la rentabilité dans nos activités. C’est ce qui m’est arrivé…

Enfant, il est naturel de créer pour le plaisir

Petite, j’étais toujours entourée de crayons de couleur et de peinture, de carnets et de feuilles de papier, de chutes de tissu et de bouts de laine, bref, de tout un tas de bordel bazar créatif. Comme tous les enfants, j’étais totalement décomplexée du crayon, je ne me posais aucune limite ni aucune question. Je créais, c’est tout !

J’ai grandi, je suis allée au lycée. En section arts plastiques, ma façon de peindre ne plaisait pas à mon prof, il trouvait souvent que mes productions manquaient d’intérêt. Bien sûr, je n’ai jamais cru posséder le génie de Léonard de Vinci ou l’étincelle miraculeuse de certains artistes que j’admire. Mais recevoir la preuve de ma « médiocrité » était tout de même douloureux. Après le lycée, j’ai donc cessé de peindre.

Au moment de s’insérer dans la vie active, cela devient plus difficile

Je désirais être styliste de mode, j’avais des fantasmes plein la tête. Comme beaucoup de créatifs, je voulais que ma passion débouche sur une profession épanouissante. Je voulais que mes idées et mes réalisations me rapportent de l’argent. J’ai fait quelques stages mais, pour diverses raisons, je n’ai pas trouvé de poste de styliste. Vers 26 ans, j’ai donc cessé de dessiner des silhouettes et j’ai commencé à douter de mon orientation.

Peu à peu, alors que j’accumulais les jobs alimentaires et les déceptions, j’ai dévié vers une approche drastique : quitte à laisser tomber mes rêves, autant limiter les activités « inutiles ». J’ai décidé de rentabiliser mon temps, de trouver un CDI pas trop chiant et d’oublier le reste. Dessiner ? Peindre ? Écrire ? Coudre ? Terminé, merci bien !

Puis vient le moment où l’on se censure… pour de mauvaises raisons

Les rares fois où j’ai quand même tenté d’exprimer ma créativité, j’ai jeté mes réalisations comme des déchets. Oui, vous avez bien lu : j’ai tout balancé à la poubelle, au feu ou aux oubliettes… Approche drastique, pas vrai !

J’ai adopté un mode de vie « efficace » et pragmatique, sans réaliser que cela me drainait, que quelque chose de plus authentique, spontané et ludique demandait à sortir. Afin de bien étouffer mes élans créatifs, je me répétais sans arrêt : « Personne ne voudra de ce que je fais, de toute façon je ne suis pas douée, je n’ai pas le temps de créer pour des prunes, j’ai des choses plus importantes à faire, et en plus l’art ne sert à rien. »

L’art ne sert à rien de concret, en effet. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les artistes sont si mal compris et si peu considérés dans notre société axée sur la rentabilité.

En réalité, si l’on y réfléchit de plus près :

  • L’art peut apporter de la joie, du soulagement, de l’émerveillement, du rêve, de l’évasion, de l’inspiration…
  • C’est un moment hors du temps, une expérience de l’ici et maintenant, autant pour l’artiste (au moment où il crée) que pour le spectateur ou l’auditeur (au moment où il se plonge dans l’œuvre).
  • C’est un acte de générosité. L’artiste s’offre et dévoile son univers intérieur, sa vulnérabilité, ses rêves, ses émotions et sa vision du monde.

Mais il est toujours possible de renouer avec l’art et la créativité !

En 2014, j’ai enfin compris que quelque chose clochait sérieusement dans ma vie. Je me suis autorisée à racheter du tissu et de la peinture, des jolis fils à broder et des carnets. Je me suis remise à créer, petit à petit. Presque timidement.

J’ai commis quelques bidouillages peu convaincants… et plusieurs ouvrages satisfaisants, heureusement ! En refusant de me juger (en tout cas pas trop sévèrement), j’ai repris goût à réaliser de jolies choses pour le plaisir. Et aussi, comme je suis incorrigible, pour offrir – une belle façon de rendre mes créations « utiles ».

Parallèlement, j’ai réalisé que la créativité n’implique pas seulement les arts plastiques ou appliqués, l’écriture, la danse et la musique. C’est un vaste champ qui peut aussi inclure l’éducation des enfants, la cuisine, une nouvelle façon d’organiser son travail, la capacité à réparer des objets avec les moyens du bord, la décoration de son logement, etc. Il suffit juste de savoir qu’on peut faire preuve de créativité dans tous les domaines de sa vie pour se sentir plus vivant !

Bref, la créativité s’exprime de mille façons. Parfois, il en ressort quelque chose d’utile. Parfois, elle n’a pas d’autre « fonction » que de nous rendre la vie plus belle. Et c’est très bien comme ça.

Comment traitez-vous votre créativité ? L’avez-vous déjà réprimée parce que réaliser quelque chose pour le plaisir vous semblait une perte de temps ? Avez-vous réussi à surmonter le piège de l’utilitarisme ?